Avant-Propos

En 2016, pourquoi maintenir un site critique sur Daniel Schneidermann datant de 2007 ? Rappel, d'abord, du contexte dans lequel il fut crée...

Large image de blogLa naissance de la critique « moderne » des médias prend sa source dans les problèmes structurels que rencontre la presse (écrite, télévisée, radiophonique et aujourd’hui numérique), qu’on résumera sommairement ainsi : sa perte d’indépendance vis à vis du pouvoir économique - à qui elle appartient majoritairement - et l’ambiguïté des ses rapports avec le monde politique.
La défiance  - importante - vis à vis du « 4eme pouvoir » a engendré son propre contre-pouvoir qu'est la critique des médias. Des gens comme le linguiste Noam Chomsky (notamment à travers ses ouvrages « La fabrication du consentement » co-écrit avec Edward Herman et « Les illusions nécessaires ») ou le sociologue Pierre Bourdieu peuvent être considérés comme les « pères fondateurs » de la discipline dans son expression contemporaine et radicale (littéralement « à la racine »).

En France, le paysage de la critique des médias est aujourd’hui très différent de ce qu’il était au milieu des années 2000, lorsque nous avons décidé la publication de ce site. Elle semble alors s’articuler autour de deux axes : d’un côté les tenants d’une vision proche des travaux des deux intellectuels précités, en marge du système médiatique traditionnel. De l’autre, une critique de  « l’intérieur », qui tente d'intégrer, avec plus ou moins de bonheur, les contraintes induites.
Les deux conceptions cohabitent alors à peine : la première regardant la seconde avec
méfiance, puisque remettant en cause des structures dont s'accommodent fort bien la seconde, elle-même recevant toute objection comme des attaques et réagissant de manière souvent très corporatiste.

Dans la première catégorie, on peut citer des gens comme le journaliste Serge Halimi, les réalisateurs Pierre Carles et Gilles Balbastre, des journaux comme Le Monde Diplomatique (dont Serge Halimi prendra la direction en 2008), PLPL (de 2000 à 2006) puis LE PLAN B (entre 2006 et 2010), CQFD, ou encore l’association ACRIMED (Action Critique Médias). Dans la seconde, on retrouve des animateurs ou des journalistes, comme Karl Zéro et Paul Moreira (respectivement Le Vrai Journal et 90 Minutes, émissions éjectés de l’antenne de Canal+ en 2006), John-Paul Lepers (Le Vrai Journal lui aussi, puis Arrêt sur Images),  et bien sûr Daniel Schneidermann (Arrêt sur images), LA référence de l'époque sur ce créneau.

Au moment de la campagne pour l’élection présidentielle de 2007, dans la foulée d’un candidat - François Bayrou - qui vota pourtant la privatisation de TF1 en 1987, nombre de journalistes se mettent subitement à dénoncer la concentration d'entreprises audio-visuelles et de presse écrite dans les mains d'un petit groupe d'industriels, et la proximité de ceux-ci avec l'un des candidats (Nicolas Sarkozy)1.
Comme le déclare à l’époque le réalisateur Pierre Carles, un véritable "business
de la critique des médias" se met en place. Des Karl Zéro ou des Daniel Schneidermann deviennent subitement trop critiques, trop vieux et trop vus ; à partir de 2007/2008, on confie "l'analyse" télévisée et radiophonique des médias à des zozos comme Paul Amar, Philippe Vandel, Colombe Schneck, ou encore l’ineffable Jean-Marc Morandini... Aujourd’hui, le constat est accablant : il n’y a plus aucune émission de « critique des médias » à la télévision, le sujet ayant subit le même traitement que tous les mouvements contestataires : dédaigné au départ après avoir été purement et simplement ignoré, il est ensuite récupéré par le système qu’il critique, puis vidé de sa substance avant d’être jeté en catimini aux ordures.  
La critique radicale des médias, elle, est toujours vivante, simplement parce que ses constats - et ses solutions - restent valables.

Pourquoi Daniel Schneidermann et pas à un autre ?

Le cas de Daniel Schneidermann, qui a motivé le présent travail, est particulièrement saisissant. Tout frais émoulu du Centre de Formation des Journalistes (C.F.J.), il entre au quotidien Le Monde en 1981, où il est nommé grand reporter en 1983, puis chargé des chroniques télévision à partir de 1992 (jusqu'à son licenciement fin 2003). Il officie ensuite comme chroniqueur médias au journal Libération.
C'est son statut et ses attributions dans le "quotidien de référence"
, qui, en 1995, conduisent le patron de la chaine publique "La Cinquième", Jean-Marie Cavada, à lui proposer l’émission Arrêt sur Images. On demande donc à un pur produit du système journalistique de mettre celui-ci sous surveillance, en quelque sorte.
Durant les douze années de son existence, Arrêt sur images rassemble, selon les périodes, entre 500 000 et 1 500 000 téléspectateurs chaque dimanche midi. S’il n’a pas l’exposition et, de fait, l’audience, d’émissions "grand public",  le programme reste très suivi et sa "force de frappe" est sans commune mesure avec celle, nettement plus confidentielle, de médias contestataires cités plus haut..
Durant toute cette
période, Daniel Schneidermann n'a pourtant tendu aucune passerelle entre les deux conceptions de la critique des médias et a volontairement occulté des pans entiers de "sa" discipline. Jamais il n'a mis en lumière le travail de militants anonymes. Jamais, les téléspectateurs n’ont entendu parler des travaux de Noam Chomsky2, ce qui apparaît comme une véritable hérésie à posteriori. Quant au sociologue Pierre Bourdieu, son cas - traité avec une légèreté coupable - fut exploité seulement sous l’angle de la polémique (on parlerait aujourd’hui de « clash »).  
Ceci n’a rien d’étonnant : le travail des associations "de l'ombre" auraient pu en jeter une sur celui de l'ancien présentateur de France 5. Quant à Pierre Bourdieu, il était rapidement arrivé à une conclusion remettant en cause le fondement même l'émission, donc inacceptable pour son animateur : il n’est pas possible de critiquer la télévision à la télévision. Daniel Schneidermann l’admettra d'ailleurs lui-même, sitôt congédié du groupe France Télévisions, l'histoire s'étant ensuite chargée de rendre justice au sociologue, décédé en 2002.

Le présent site est parti d’une trahison, donc. La trahison de Daniel Schneidermann envers ses téléspectateurs (dont nous étions), la trahison de ses promesses non tenues, la trahison à une cause dont il s'est servi au détriment de celle-ci, par carriérisme et vanité.
La masse d'informations que nous avons rapidement recueillie, à partir de 2006, contredisait en outre le beau tableau peint par Daniel Schneidermann et ses laudateurs. C'est pourquoi nous avons entrepris, à l'époque, un travail critique sur le Critique. Le présent site a vu le jour en mars 2007

Mais alors pourquoi maintenir, en 2016, des textes âgés de dix ans, alors que la situation est à ce point différente, à commencer par celle de Daniel Schneidermann lui-même ?

Arrêt sur Images version télévisée est supprimé en 2007. Sa disparition sonne le glas des émissions de critiques "soft", mais aussi la fin de certaines espérances. C'est aussi le constat d'un énorme gâchis : le sujet n'aura sans doute plus une petite heure hebdomadaire sur une chaîne publique avant très longtemps. Il est condamné dès lors au maquis. Arrêt sur images, qui aurait pu, qui aurait dû être une porte d'entrée vers des destinations en arborescence, s'est révélé être un cul de sac, jalousement défendu par un garde-chiourme se prenant pour un monarque. 

Exilé sur le web depuis 2007, son audience s'est considérablement réduite. Il représente d'autant moins une entrave à la cause qui nous importe que son discours a beaucoup évolué depuis. Petit à petit, et sans doute plus par opportunisme qu'autre chose, il s'est rapproché de ceux qu'il ignorait (voir l'émission avec Henri Maler d'ACRIMED en 2010). Il a, depuis, implicitement fait sienne les conclusions de Pierre Bourdieu qu'il rejetait initialement.

Le travail actuel d'@SI n'est certes pas exempt de tout reproche, car il est soumis à ses propres contraintes (la "P.M.E." de journalistes a un produit à vendre à ses clients  - l'information). Mais, s'il reste relativement anecdotique, il est désormais plutôt tenu en bonne estime, et la cure d'humilité semble avoir fait du bien à tout le monde. Daniel Schneidermann, plus qu'un brillant journaliste, est un individu très intelligent ; il a parfaitement su évaluer la nouvelle donne et s'y adapter.

Néanmoins, dans un système médiatique où l'amnésie est la règle, il nous apparaît important de maintenir une sorte de mémoire à travers nos textes (écrits entre 2006 et 2011). En effet, certaines personnes ont une grande capacité à dire tout, et le contraire de tout ; d'autres sont maîtres dans l'art de maquiller leur bilan.
Daniel Schneidermann a déjà prouvé sa capacité de résilience...et d'adaptation. Chacun restant comptable de ses actes et de ses dires, ce modeste espace servira peut-être à ça.

Bonnes lectures,

Jean-Christophe Tabuy


1 Bien aidé en cela par un article formidable de Marie Bénilde dans Le Monde Diplomatique en septembre 2006, consacré au réseau médiatique de Nicolas Sarkozy. Cette article servira "d'inspiration" à nombre de journalistes, lesquels oublieront systématiquement de le citer.
2 L'émission a cependant évoqué la venue de l’intellectuel à Paris, en 2010, à l'initiative du Monde Diplomatique. Noam Chomsky at été interrogé pendant 15 minutes dans l'émission Ce soir où jamais de Frédéric Taddei.

Print Friendly, PDF & Email